Tribune
Samedi 23 mai 2009 | 07h50
Penser autrement pour la société de demainJean-Michel Cornu est consultant international et expert européen depuis plus de vingt ans. Auteur récent d’un livre de référence, il s’interroge : peut-on encore contribuer au débat sur les sciences et les sociétés ?
« L’évolution rapide des sciences et des technologies a un impact sur notre santé, notre liberté, notre façon de vivre… Aujourd’hui les ondes électromagnétiques ou l’impact des nanoparticules, depuis un certain temps les Organismes Génétiquement Modifiés (OGM), bientôt l’impact des sciences cognitives et des neurosciences pour développer nos connaissances ou mieux nous manipuler, ou encore la transformation de l’homme… »
« Comment s’y retrouver dans des sujets complexes qui se croisent ?
Les sujets ne manquent pas mais ils sont souvent perçus comme complexes et laissés aux experts. De plus, les technologies émergentes (nanotechnologies, biotechnologies, Informatique, neurosciences, sciences cognitives, sciences de la complexité…) se croisent pour produire de nouvelles opportunités. Les chercheurs appelés à la rescousse restent dans leur domaine de compétence et la somme des savoirs spécialisés ne nous dit pas tout sur le résultat global des applications convergentes qui s’appuient sur les différentes sciences et technologies. Les politiques eux-mêmes ont du mal à suivre. Jean Dionis du Séjour, lors du débat sur la loi Hadopi à l’assemblée générale, disait le 12 mars dernier : « Osons dire que nous sommes des généralistes et que, sur ce genre de sujets complexes, on touche peut-être à une limite de la démocratie représentative. ». Quant aux citoyens que nous sommes, nous avons le sentiment de comprendre trop peu de ce qui se joue et cela nous donne parfois un sentiment de défiance face aux politiques, aux industriels et aux chercheurs.
Il existe pourtant sur certains sujets importants des « conférences citoyennes » : un ensemble représentatif de personnes choisies est formé par des experts et donne ensuite un avis qui pourrait représenter celui du plus grand nombre. Mais comment être sûr que les experts sont impartiaux ? Et s’ils le sont, peut-on être sûr qu’ils présentent une véritable vue d’ensemble du problème. Edgar Morin appelle « aveuglement paradigmatique » notre difficulté à ne plus voir le reste lorsque nous percevons de plus en plus précisément un point donné : regardons les effets chauffant des ondes électromagnétiques et nous oublions leurs effets plus pernicieux sur notre système immunitaire, regardons les dangers et nous oublions les opportunités (et vice versa). Dit autrement, nous n’avons pas des yeux derrière la tête…
Prendre de la hauteur pour mieux voir
Comment, dans ces conditions associer tous les acteurs de la société - politiques, entreprises, chercheurs, citoyens… - dans un débat, au moment même où les connaissances de l’homme lui permettent de résoudre la plupart des problèmes ou au contraire lui permettent de détruire la totalité de l’espèce humaine ou de sa niche écologique ? Pouvons nous comprendre ce qui a demandé des années d’études à des armées de chercheurs ou d’experts ? Pouvons nous avoir une vue d’ensemble suffisante pour sortir de l’aveuglement paradigmatique ?
Michel Serre utilise une très belle image pour traiter de cette question : il aime gravir la montagne avec des guides. Parfois cependant, une fois arrivés en haut après de longs efforts, ils y trouvent une équipe de télévision déposée par hélicoptère… Une fois dépassé l’agacement de la situation, il se pose cette question : qui connaît le mieux la montagne, les guides qui connaissent chaque détail de un ou deux sommets, ou bien l’équipe de télévision qui s’est fait déposer sur les cinquante plus hauts sommets du monde ? La question ainsi posée montre bien qu’il ne s’agit pas du même type de connaissance. Dans ce cas, de quel type de connaissance des sciences et technologies avons-nous besoin pour contribuer au débat sur le monde que nous souhaitons pour demain ? Se faire déposer sur les sommets des nanosciences et des nanotechnologies, sur celui des biotechnologies ou de la biologie synthétique et d’autres encore est suffisant.
Nous n’avons pas besoin de savoir la façon de reproduire les expériences mais de connaître ce qui est possible et de comprendre ce que cela change au niveau économique, social et environnemental dans notre monde.
Les technologies émergentes, ce n’est pas si compliqué !
C’est ce type de « dépose par hélicoptère » que nous avons souhaité proposer avec une soixantaine de spécialistes dans l’ouvrage « Prospectic : nouvelles technologies, nouvelles pensées » (FYP édition 2008). Plutôt que de chercher un savoir encyclopédique sur les nanotechnologies par exemple, il est plus important de comprendre qu’il en existe trois types :
• la nanoélectronique qui est une simple continuité de la micro électronique que nous avons dans nos ordinateurs et nos téléphones,
• les nanomatériaux qui ouvrent tout un champ nouveau entre notre monde habituel et celui plus petit de la mécanique quantique (à cette taille les effets de surface comme l’adhérence sont plus important que les effets de volume, il devient possible de manipuler la lumière et nous nous trouvons également à la taille des protéines, gènes et virus avec toutes les interactions que l’on peut imaginer)
• les nanosystèmes qui permettent de réaliser des systèmes mécaniques, hydrauliques, optiques d’une taille suffisamment petits pour être invisibles ou pour être injecter dans nos cellules pour y produire un effet particulier (comme c’est le cas des nano-usines naturelles que sont les protéines dans nos cellules).
Cette simple décomposition permet de mieux comprendre certains risques et certaines opportunités (soigner, purifier l’eau, faire des matériaux nouveaux…). Il en va de même des autres aspects des nanotechnologies (trois modes de fabrication, certains actuels d’autres plus futuristes) ou des questions que l’on peut se poser sur les autres domaines scientifiques et techniques.
Mais il existe un autre avantage de la dépose par hélicoptère : une fois au sommet de la montagne, on a plus facilement une vision d’ensemble. Le chemin et la montagne nous cachent moins les différents recoins. Ainsi, les sciences cognitives ont montré récemment que nous avons non pas un mais au moins deux modes de pensée : l’un basé sur le discours ressemble au cheminement le long d’un chemin ; l’autre basé sur la cartographie mentale, ressemble à la vue d’ensemble d’un territoire observé d’en haut ou d’une carte. C’est ce deuxième mode que nous avons proposé à la fois dans le livre Prospectic et dans l’île Prospectic qui est en cours de réalisation dans un monde virtuel.
Jean-Michel Cornu est consultant international et expert européen depuis plus de vingt ans. Il est également le directeur scientifique de la Fondation Internet Nouvelle Génération qui a pour but de mettre l’innovation au service de la performance économique et du développement humain. Dans ce cadre, il a lancé le projet prospectic dont l’objectif est de permettre aux décideurs, aux médias et aux relais d’opinion de comprendre les enjeux des technologies émergentes à partir d’une prospective technologique à 5-10 ans.
Pour le retrouver...
Le blog de Prospectic (avec des extraits du livre et des annexes en ligne)
Le blog de l’île Prospectic
Un billet explicatif sur nos deux modes de pensée : avec le chapitre 9 de Prospectic « Modes de pensée et conflit d’intérêts » en téléchargement et la vidéo d’une conférence sur le sujet à l’Université de Liège
Le site de la Fondation Internet Nouvelle Génération.
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