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"Nice, mes enfants et la mort du journalisme"

Dimanche 17 juillet 2016 | 17h55

Luc Dubanchet, directeur d'Omnivore, livre son analyse sur le traitement mdiatique de l'attentat de Nice. Il a publi son texte sur sa page Facebook. Nous le reproduisons ici tant il est pertinent.


Je défendais il y a encore peu le droit (et même le devoir pour nous parents) des enfants à regarder les images des attentats, ceux de janvier, de novembre... J’habite à 200 m de l’Hyper Casher, mes deux garçons ont été consignés dans leur école au moment de l’attaque, ils ont entendu des tirs, des explosions, ils ont posé des questions, en ont parlé avec leurs camarades le lendemain à l’école. Ils ont vu les mines soucieuses de leur papa/journaliste, de leur maman/magistrate, ils ont défilé place de la Nation avec des drapeaux au milieu d’un cortège unanime. Je ne voyais pas pourquoi il faudrait leur cacher la réalité d’un monde qui sombre dans la folie.

Mais depuis hier, je ne peux pas. Je ne veux pas, je ne veux plus, les confronter aux images en boucle, à ce camion qui fonce dans la foule et à ces interviews de témoins/victimes à côté des bâches blanches recouvrant des corps… Ce matin, je viens de demander à ma mère qui héberge mes enfants pour les vacances à la campagne d’éteindre la télé, de ne pas leur laisser regarder les journaux en boucle et ce déversoir d’images que les chaines dites d’ « information en continu » mais aussi le service public – France 2, dès 23 H hier soir, dans un flash spécial (in)digne d’un mauvais journal école - laissent ignominieusement s’installer.

Ce que j’ai vu hier soir, ce à quoi j’ai assisté impuissant depuis mon canapé, demeurera à jamais la honte d’un métier que j’ai aimé passionnément depuis le premier jour où je l’ai choisi, il y a 29 ans. Ce que j’ai vu, ce à quoi j’ai assisté, passif, ce laisser-aller total, ce laisser-voir ignoble – et ce alors même que les chaines de télévision avaient déjà fait leur mea culpa en janvier 2015, promis de se réformer, de prendre une distance –, ce que j’ai vu alors même que le ministère de la Justice, les autorités, mais aussi les gens connectés sur les réseaux sociaux appelaient désespérément au respect des victimes et de leur famille, me fait définitivement penser que le journalisme – ou tout du moins sa fonction viscérale de capteur sensible et de trieur d’événements, de signes, de situations - est mort.

J’ai appris ce métier il y a plus de vingt ans à l’Ecole de Journalisme de Lille. Ou tout au moins, on m’en a enseigné ses bases, dans un discours humaniste, engagé, scrupuleux. Un enseignement tenu par des ainés aguerris, parfois eux-mêmes piégés, meurtris, rompus à la complexité d’événements que le prisme journalistique transforme en information. Il y avait déjà les dérives et les déroutes de l’information, le faux charnier de Timisoara, la guerre du Golfe et son lot de journalistes « embedded » sans distance… Je me souviens qu’on en parlait souvent, qu’on écrivait sur ces problématiques, qu’on s’enflammait dans des débats houleux sur cette dangerosité d’un métier qui veut aller toujours plus vite au risque de dire trop vite, de se tromper, de désinformer. Ce métier, sa complexité, j’ai pu ensuite l’éprouver dans diverses situations sur le terrain. En presse locale quand tu ne sais pas s’il est vraiment nécessaire de parler d’inceste et qu’un confrère-mentor t’explique combien il est utile, dans cette région de délier les silences. Je l’ai éprouvé à la radio – Europe 1 pour ne pas la nommer – quand les attentats de Saint-Michel ou le meurtre d’un lycéen par un fils de gendarme, te plongent instantanément dans la responsabilité de dire ou ne pas dire, de tendre ou non ton micro, de reporter ou de laisser passer.

C’est la grandeur de notre métier, ce droit incroyable – auto arrogé et à priori inaliénable – de pouvoir décrire les maux, beautés, faiblesses, soubresauts de notre société en confrontant sans cesse ce droit à notre fragilité d’humain, notre capacité à nous tromper ou à détromper ceux qui n’étaient pas sur le terrain. On appelle cela l’éthique du reporter, la conviction qui se transforme parfois en engagement, quand la servilité demandée par la rédaction en chef – « fais-moi deux feuillets là-dessus, coco », où « fais-moi un son de 50 secondes et ne discute pas » s’honore d’un refus, simplement parce que « c’est moi qui y étais et que ne n’ai pas vu ça.»

Mais ce que j’ai vu hier, ce à quoi j’ai assisté par écran interposé – et qui n’est pas la réalité car la réalité atroce, la vraie, n’appartient qu’à ceux qui ont réellement vécu ces événements, l’ont payé dans leur chair, parfois même dans leur vie –, est bel et bien l’abdication du journalisme face à l’événement. Son impossibilité désormais avérée à filtrer correctement ce flot d’informations, de signes, de contre-informations, devant l’impériosité du direct, de la libre antenne – j’allais même dire de la vacance de l’antenne laissée à des présentateurs-troncs qui n’ont pour beaucoup jamais, eux-mêmes, été des reporters de terrain.

En montrant les images de ce camion fonçant dans la foule, en allant interviewer, quasiment en direct, un homme venant de perdre un être cher, en le cadrant plan large à côté même du corps de l’aimé(e) recouvert de son linceul, les caméras – et ceux qui ont capté leurs signaux pour les laisser passer à l’antenne, sans filet, sans lecture, sans possibilité de les rejeter - sont bien devenues les complices de l’ignoble, les faire-valoir d’une violence abrutie, a-humaine. Ils répondent, relayent, répercutent dans le même temps l’espoir de ces auteurs/criminels contre l’humanité de voir leurs actes barbares trouver l’écho le plus amplifié, le plus direct, le plus morbide, le plus brutal.

J’ai éteint la télé, je me retrouve à écrire ce texte les tripes à l’air et le ventre noué. La radio diffuse toujours les interventions d’hommes politiques qui ont commencé la curée, le crapoteux – mais logique – travail de terrain à miner pour la campagne présidentielle à venir. Je sais que les mois qui viennent continueront dans la terreur. Je sais qu’elle sera extérieure et interne, et que c’est sans doute cette dernière que je redoute le plus. Les solutions à la hache, les extrémismes bornés, les propos guerriers, l’expéditive crasse, la raison piétinée : tout cela trouvera l’écho confortant des plateaux de télévision, des débats menés sous le plus petit commun dénominateur. Puisque désormais, depuis hier soir, tout est possible.

Luc Dubanchet

NB : On a beaucoup parlé, glosé – et les médias institutionnalisés en premier lieu – des dangers des réseaux sociaux, de la propagation par ses canaux des rumeurs les plus folles. J’ai participé depuis hier soir au contraire à cet incroyable réseau de solidarité, mais aussi d’expression d’un effroi tout autant que d’une distance critique sur l’événement lui-même comme sur son traitement par les télévisions – et dans une moindre mesure par quelques journaux. J’ai pu lire, croiser des opinions, me reconnaître dans l’abattement, la crainte, mais aussi la solidité des autres femmes et hommes partageant les réseaux sociaux, j’ai pu envisager des raisons de rester, sinon optimiste, du moins heureux d’appartenir à une même humanité. L’entêtement simplificateur et la course folle et voyeuriste des médias traditionnels me laisse penser qu’une nouvelle voie, ou plutôt des nombreuses nouvelles voies, sont encore possibles pour construire et diffuser l’information.
 


Luc Dubanchet est directeur d'Omnivore. Depuis sa création en septembre 2003, Omnivore s’est consacré au défrichage de la Jeune cuisine française et internationale à travers ses publications et ses festivals culinaires.

Il a étudié à École supérieure de journalisme de Lille.

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